ZONDER : la joyeuse imperfection d’Ayelen Parolin
À 12 ans, elle choisit de s'appeler Ayelen, un prénom mapuche qui veut dire « la joie ». La chorégraphe argentine installée à Bruxelles vient pour la première fois au Québec avec ZONDER, un trio excentrique où la rigueur mène au rire. Portrait d'une artiste qui ne se prend pas au sérieux, tout en travaillant avec application.
Toute petite, Ayelen Parolin jouait devant le miroir. « Il n'y avait pas de téléphone », rappelle-t-elle avec un sourire. Elle faisait des faces, inventait des univers. Sa mère l'a inscrite à la danse. « Au début, ce n'était pas vraiment un choix. » Le goût est venu vers 11 ans, puis le conservatoire, et finalement une école de danse contemporaine.
Vingt-six ans après son arrivée en Europe, Parolin a signé une vingtaine de pièces, tourné sur plusieurs continents, et est devenue artiste associée du Théâtre National Wallonie-Bruxelles, où sa compagnie RUDA est en résidence. Cet automne, elle pose pour la première fois ses valises au Canada. Du 9 novembre au 1er décembre, ZONDER passera par huit villes du Québec, de Saint-Jérôme à Sherbrooke. « Chaque fois qu'on part dans un endroit qu'on ne connaît pas, c'est un nouveau début, quelque part. »

Sans les codes, point de salut ?
À la fin des années 90, Internet balbutie, l'Argentine se sent loin de tout, et ses professeurs répètent : « On me disait "Vous devez voyager". » En 1998, elle danse dans une émission de cumbia à la télévision et met de l'argent de côté qu’elle investit pour se rendre à Bruxelles, plus précisément à l'école P.A.R.T.S. « Tout le monde me disait : toi, tu vas rentrer, pas de problème. » L'audition ne marche pas.
Le choc est d'abord culturel. Nous sommes en 2000, à l'heure où le courant de la « non-danse » en Europe est en vogue. « Je vais voir un spectacle de danse, et ils jouent au tennis. Je fais une audition, tout le monde commence à se déshabiller, personne ne danse. » Il lui manque les codes. Les auditions s'enchaînent, les refus aussi. Elle pense à rentrer.
C'est La Ribot, chorégraphe de renom croisée à Montpellier, qui lui souffle l'idée : « Pourquoi tu ne fais pas un solo ? » Ayelen décide d’assumer son décalage et d’en faire le sujet de son œuvre. Le solo lui ouvre les portes de festivals en Norvège, à Paris, à Madrid. Elle a sa théorie : « Peut-être parce que j'étais honnête. Je n'ai pas essayé de faire ce qui se faisait en Europe. » Aujourd'hui, elle se sent « un peu entre les deux » : « J'ai deux regards, de deux endroits très différents, et je sens que j'arrive à comprendre les deux. »
Le sérieux du pas sérieux
Faire rire en danse contemporaine reste rare. Mais chez Parolin, c'est presque une seconde nature : « J'ai du mal à me prendre au sérieux », avoue-t-elle en riant. En Argentine, « les choses sont parfois tellement chaotiques qu'on apprend à en rire ». Et il y a le grand-père, grand amateur de blagues.
Pendant longtemps, pourtant, l'humour surgissait dans ses pièces sans qu'elle le cherche. Le déclic arrive vers 2020 : vingt ans après son arrivée, elle se demande ce qu'elle aime le plus. La réponse tient dans une sensation d'interprète : « Quand on est sur le plateau et qu'on entend le rire, c'est si puissant. C'est comme une approbation. C'est très porteur. » Elle décide de s'y attaquer de front, avec SIMPLE. L'exercice se révèle « très dur » : « Je pense que l'humour doit arriver par accident, malgré nous. » Tard dans la création, elle lâche prise et se dit que « si ce n'est pas drôle, ce n'est pas grave. On va faire une bonne pièce qui tient la route. » Le rire arrive alors au détour. « C'était comique quand on arrêtait de chercher le comique. » Avec ZONDER, elle creuse ce sillon, ce « mélange entre structure et spontanéité » avec une assurance qui paie.
« C'était comique quand on arrêtait de chercher le comique. » - Ayelen Parolin
L’imperfection à son meilleur
Car ce qui fait rire dans ZONDER naît d'une précision redoutable. « La danse en général n'est pas drôle, rappelle-t-elle. Mais il y a plein de situations drôles qui arrivent, ne serait-ce que parce qu'on se trompe. » Sortir une seconde trop tôt, rater son entrée dans la musique, mettre l’accent sur un élément anodin. Et puis, à force d'habitude, les danseur·euses ne voient plus l'absurdité de certaines formes. « Quelqu'un qui n'a pas les codes va dire : qu'est-ce qu'ils font ? » La chorégraphe aime placer le strict et le structuré dans un cadre qui en révèle ces failles. En répétition, tout repose sur la confiance avec ses interprètes, Piet Defrancq, Naomi Gibson et Daan Jaartsveld, et sur une attention de tous les instants au rythme. « On essaie d'être tellement parfait que la seule chose qui peut apparaître, c'est l'imperfection.
L'idée du titre (ZONDER, ou « rien » en néerlandais) vient d'un livre de Richard Sennett, Ce que sait la main. Le sociologue y observe que, dans l'artisanat, c'est parfois la main qui informe le cerveau, et non l'inverse. Ayelen Parolin en a tiré une méthode : « C'est le corps qui sait, c'est le cœur qui va nous dire quoi faire. » Pas d'idée de départ, donc. « Se mettre à faire des choses un peu comme un enfant qui joue. On commence, et après on voit où on arrive. »
« Se mettre à faire des choses un peu comme un enfant qui joue. On commence, et après on voit où on arrive. » - Ayelen Parolin
Sur scène, ça donne une forêt de situations absurdes où le ballet, le folklore et la fête foraine se croisent sans prévenir. Elle a « une espèce d'obsession » pour les codes qu'on sort de leur contexte, jusqu'à ce qu'ils changent de sens. La musique en est le meilleur exemple : après avoir essayé Mozart, Vivaldi et Prokofiev, elle a retenu Le Beau Danube bleu, la valse « qu'on entend dans les publicités de pâtes ». « J'avais envie d'enlever tout le côté savant, pour l'utiliser dans quelque chose de très banal. » Les interprètes la fredonnent par bribes, sans jamais parvenir à la mener au bout.
Ce spectacle, elle le destine à tout le monde. Qu'il tourne devant des publics peu familiers avec la danse contemporaine la réjouit. « Des gens qui pourraient même se demander : est-ce que ça, c'est de la danse ? Comme moi je me le demandais à l'époque, quand je suis arrivée en Europe ! »
Huit villes, un même plaisir déjanté
Le public à travers le Québec aura la chance de découvrir ZONDER cet automne. Pour ne rien manquer de cette tournée, découvrez le calendrier complet ici.


