Réciprocité internationale : une seule et même vision du monde
Dernière mise à jour : il y a 3 jours
Les plaques tectoniques n’ont pas bougé, et pourtant le Canada pourrait un jour devenir le premier « membre associé » de l’Union européenne. Dans le rebrassage géopolitique actuel, le premier ministre Mark Carney a accueilli cette ambition, dont les modalités restent à définir. L’objectif : mailler les intérêts canadiens aux environnements politiques et sociaux européens pour faciliter la circulation humaine et commerciale et ainsi diversifier nos alliances face à l’imprévisibilité de notre voisin du sud. Si les marchés canadiens et européens entretenaient déjà des liens forts, un partenariat renforcé pourrait ouvrir de nouvelles perspectives de réciprocité internationale.

Chez Maison Verso, cette réciprocité canado-européenne est au cœur de notre démarche depuis des années, dans le but constant de faire rayonner la danse québécoise et de la solidifier à travers les transformations sectorielles des dernières années. Une des actions phare de cette stratégie consiste à défendre – autant en sol québécois qu’à l’international – des artistes européen·nes, afin de les faire tourner au Québec et sur leur propre territoire. Vous avez bien lu : pour soutenir la danse d’ici, nous représentons la danse d’ailleurs. Cette idée apparaît contre-intuitive : comment amener la concurrence européenne dans le marché déjà limité du Québec peut-il bénéficier aux compagnies locales ? Et quel·les chorégraphes d’ici perdent leur place auprès d’un de nos agent·es au profit d’un·e créateur·rice européen·nes qui bénéficient de ses services ? La clé de cette méthode réside dans la compréhension des mutations du métier d’agent et de l’interconnectivité des territoires. Parce qu’il faut voir l’Europe non plus comme un espace étranger et éloigné, mais plutôt comme une extension du marché actuel qu’il faut défricher avec les bons outils pour faire progresser la diffusion de nos talents.
Les agent·es, ces diplomates de tous les instants
Depuis longtemps, les agent·es investissent dans un nombre limité d’artistes, qu’il·elles accompagnent souvent pendant des années, parfois toute leur carrière. La qualité de leurs partenariats avec des équipes de programmation de confiance permet de faire tourner ces créateur·rices à long terme, de bâtir leur réputation avec patience et de les accompagner dans le développement de leur art en élargissant progressivement les scènes qui les accueillent. Ce modèle continue de porter ses fruits pour certaines compagnies. Depuis la pandémie, les bouleversements géopolitiques et économiques invitent toutefois les agent·es à diversifier leurs démarches, en complément de ces relations établies. L’agent·e doit effectuer davantage de veille afin de comprendre les dynamiques sociales, politiques et économiques qui influencent les décisions culturelles et le pouvoir des salles qui en dépendent. À son rôle de représentant·e, l’agent·e ajoute celui de diplomate : il faut connaître les enjeux des programmateurs et des diffuseurs européens pour leur proposer le bon projet québécois qui aura le potentiel de percoler et d’ancrer un·e artiste à long terme sur ce territoire.
L’uniformité apparente de l’Europe s’est également effritée : avant, on en parlait comme d’un tout, et une seule porte d’entrée permettait d’étendre son rayonnement à travers les pays de l’Union. Aujourd’hui, chaque membre conjugue avec ses réalités propres (la France avec la baisse des budgets en culture, par exemple). Comme au Québec et au Canada, le portrait peut également être très différent à l’intérieur d’un même pays, d’une ville à l’autre : certains milieux n’investissent plus dans leurs infrastructures culturelles, d’autres continuent de perdre du public malgré les efforts de démocratisation… Devant cette multiplication des défis, il faut multiplier les manières d’être présents. Ça peut notamment passer par une implantation variée sur plusieurs territoires. Christophe Garcia, avec sa compagnie La Parenthèse, l’a compris : il œuvre autant à Anvers qu’en Estrie, grâce à une collaboration de longue date avec Le Petit Théâtre de Sherbrooke. Ce double ancrage lui permet de comprendre les enjeux des deux territoires et ouvre, du même coup, la porte à une compagnie de théâtre québécoise vers la France. Résultat : miser sur cette compréhension double nous a permis de leur obtenir 300 dates pour leur dernier spectacle Le problème avec le rose sur les deux continents.
Diversifier pour l’avenir de nos artistes
Changer la manière d’être agent·e, c’est aussi changer la manière d’entrer en relation avec les diffuseur·es. Aux prises avec des enjeux politiques et financiers en croissance, certaines scènes européennes disposent de moins de marge pour accueillir des propositions venues d’ailleurs. Le Québec y perd au change, alors que son réseau local reste trop petit pour l’offre en danse actuelle. Qui plus est, élargir les publics de la danse au Québec demeure un travail de longue haleine. Inviter les compagnies européennes à se produire ici atteint ainsi deux objectifs. Le premier, à court terme, favorise l’ouverture de nouveaux marchés. Inviter Ayelen Parolin a facilité les discussions avec la Belgique et recevoir la cie yvann alexandre a solidifié les liens avec le festival Trajectoires en France pour y produire des artistes québécois·es, entre autres. Le second, à long terme, vise à nourrir la curiosité des publics d’ici en leur donnant accès, près de chez eux, à des œuvres qui ont déjà circulé en Europe, en dialogue avec la création québécoise. La venue des artistes internationaux s’accompagne également de l’intérêt de leurs gouvernements pour le Québec, puisque le financement de leurs tournées découle du niveau politique. Ainsi, une forme de diplomatie culturelle s’opère dans ces projets de circulation, permettant par la suite de faciliter le dialogue avec des décideur·euses de ces pays.
À l’inverse, Maison Verso représente des artistes européen·nes sur leur propre territoire afin de développer autrement ses liens avec ce marché. Dans un contexte d’austérité, certains organismes de diffusion peuvent privilégier des projets plus proches de leur territoire pour limiter les coûts et les risques liés à l’accueil. Ce recentrage peut réduire les échanges avec les représentant·es de pays hors Europe, sans traduire un manque d’intérêt pour leurs propositions artistiques. Avoir des compagnies françaises ou suédoises dans son attirail permet ainsi de bâtir une relation avec ces nouveaux programmateurs en les intéressant aux œuvres du continent, pour ensuite leur proposer des compagnies québécoises. Cette stratégie commence déjà à porter fruit et contribue à faire émerger de nouvelles ententes, en complément des démarches de représentation déjà en place, dans une dynamique doublement bénéfique où artistes européen·nes et artistes québécois·es trouvent pied sur des scènes nouvelles.
Notre hybridité stratégique permet aussi de représenter davantage d’artistes québécois·es sur plus de territoires en même temps. Si Maison Verso comptait au départ un seul agent qui faisait tout, l’organisme en compte maintenant quatre, sans oublier les onze professionnel·les de notre équipe qui appuient leurs actions depuis le Québec. Tou·tes ces agent·es voyagent à l’international, rencontrent les diffuseurs en lien avec les besoins des artistes européen·nes et maintiennent du même coup ce lien constant et tangible qui est devenu indispensable pour pérenniser les relations culturelles avec le Québec.
L’audace d’une diplomatie créative
Le milieu de la danse fait preuve de créativité diplomatique depuis des années en variant les tactiques pour maintenir et fortifier les ponts entre l’Europe et le Québec. À l’aube de l’édition 2026 de CINARS, Maison Verso souhaite continuer d’être l'ambassadrice de cette réciprocité inventive, aux côtés de ses allié·es. Notre ambition pour la danse : voir nos chorégraphes entrer dans toutes les salles de France, d’Allemagne, d’Espagne et plus encore, inscrit·es dans un circuit global que nous tâchons de construire. L’avenir de la circulation chorégraphique passe par de nouvelles façons d’entrer en relation.
Si le rapprochement avec l’Europe s’impose comme une priorité, la diversification des partenariats invitera aussi à se tourner vers d’autres territoires. Des scènes artistiques foisonnantes et des réseaux de diffusion ailleurs dans le monde offrent des possibilités d’échanges encore peu explorées, toutes disciplines confondues. Pour l’instant, bâtir ces ponts hors d’Europe pose des défis importants: distances, coûts de mobilité, liens encore à tisser et cadres de financement à définir. Maison Verso reste néanmoins à l’affût des occasions qui lui permettront, à terme, de participer à ce mouvement.


