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Penser ensemble : Christophe Garcia et la coproduction internationale

il y a 6 jours
6 min de lecture

Chorégraphe angevin et québécois de cœur, Christophe Garcia fait de la coproduction internationale un art de la réciprocité. Rencontre avec celui qui cosigne avec Erika Tremblay-Roy Va falloir toujours toujours, l’œuvre jeune public éclatée qui a rayonné à Avignon cet été.



Fondateur de La Parenthèse, compagnie établie à Angers depuis 2013, il a vécu six ans au Québec et y a tissé des liens qui ne se sont jamais dénoués. Mais c’est avec Érika Tremblay-Roy et Le Petit Théâtre de Sherbrooke que l’histoire d’amour artistique est la plus longue : on compte trois coproductions franco-québécoises : Lettre pour Éléna, Le problème avec le rose (plus de 300 représentations dans le monde) et maintenant, Va falloir toujours toujours. Cette dernière création conjointe, qui aborde avec humour et tendresse, s’annonce déjà un succès : elle a été présentée à La Mèche courte à Montréal, à La Rotonde à Québec, au Centre national des Arts à Ottawa, puis au Festival Off d’Avignon cet été où elle a fait grand bruit. Rencontre avec un touche-à tout artistique international, un bâtisseur de ponts océaniques.


Le Québec comme coup de foudre

Avant tout, je crois qu’il faut tomber amoureux. Notre longue histoire de coopération  avec Erika et le Petit Théâtre commence par une rencontre humaine et artistique. Bien avant cela, tout commence par d’anciens professeurs de danse, fraîchement nommés à la tête de l’École supérieure de ballet du Québec, qui l’invitent à créer pour le Jeune Ballet. Il débarque en mai, à un moment où il avait « besoin de prendre l’air, d’ouvrir une fenêtre » dans sa vie. Ce qu’il découvre, tous les Québécois·es le connaissent : « ce fameux premier jour de printemps où on passe de -5 à 14 degrés, où tout le monde est dehors ». Il n’attendait rien. « Je me suis dit : Oh ! J’ai envie de ça dans ma vie ! ».


Il revient, encore et encore, jusqu’à ce que le destin prenne les traits d’Hélène Blackburn. La chorégraphe propose du travail à son amoureux de l’époque, qui décline. Christophe, lui, saute sur l’occasion : « On ne se connaît pas, mais ça pourrait m’intéresser. » Le lendemain, il a un contrat. Il restera de 22 à 28 ans, le temps de toute « une construction artistique, personnelle, amicale, amoureuse ».


Quand il rentre en France, il lui reste une certitude : « Je savais en moi que je ne quitterais jamais vraiment le Québec, ni personnellement, ni artistiquement. » Il sourit : « Pour l’instant, je n’ai pas menti. » Aujourd’hui encore, il y passe plusieurs mois par année.


« Je savais en moi que je ne quitterais jamais vraiment le Québec, ni personnellement, ni artistiquement. » - Christophe Garcia

Le Québec comme méthode

Artistiquement, la province lui offre « une autre forme de liberté dans les propos ». Pas davantage de liberté, précise-t-il, mais une expression différente, qui élargit le champ des possibles. En danse, notamment : la narration et le récit y souffrent de « moins de préjugés sur ce que devrait être la danse contemporaine ». L’Europe, en retour, apporte la profondeur de son histoire, « aussi longue que la construction du continent », et un bagage de références qu’il aime faire voyager.


À la production, Christophe Garcia admire « la grande efficacité » québécoise et nord-américaine dans la construction économique d’un projet. Une compétence devenue précieuse maintenant que l’Europe fait face, à son tour, à « des questions économiques majeures ».


Le producteur et chorégraphe, par son expérience des deux côtés de l’océan, sait comment tirer le meilleur des deux modèles. « Ça, ça fonctionne bien de ce côté-là, on va le mettre là. » Le résultat est « complètement hybride » et jamais identique. Avec Le Petit Théâtre de Sherbrooke, la temporalité, la géographie, les finances changent à chaque création. NIEBO HOTEL invente encore un autre modèle en recréant avec une équipe locale un projet pandémique. Tout est affaire de clairvoyance : savoir ce qui vaut la peine d’être pris d’un côté, et ce qui gagne à venir de l’autre.


La réciprocité se joue aussi dans la diffusion. En France, rappelle-t-il, « sur 40 kilomètres à la ronde, tu peux avoir 20 petites salles, qui ont parfois en plus une culture de la danse ». Un réseau précieux pour les équipes québécoises qui voient vite les limites du marché provincial. À l’inverse, une coproduction bien menée démontre aux partenaires et aux institutions d’ici « qu’on est capables de travailler sur de la tournée internationale, sur le long terme, en partenariat ». Encore faut-il tenir l’équilibre, et prendre soin des artistes, qui ne peuvent pas quitter leur foyer six semaines d’affilée, d’un côté comme de l’autre. « Ce sont des choses que je trouve plus intéressantes que difficiles. »


« Et parce que ce n'est pas simple à monter, quand c'est bien fait, c'est très valorisant pour nos partenaires et les institutions. » - Christophe Garcia

Cet équilibre peut être d’autant plus complexe à trouver alors que la temporalité des marchés québécois et français différente. Au Québec, les spectacles se programment plus tôt, et une création lancée à La Mèche courte peut remplir une saison entière l’année suivante. Avignon, lui, attire les diffuseur·euses européen·nes. Résultat : une tournée beaucoup plus importante se dessine en France pour 2027-2028, et doit se tisser finement à travers les réalités québécoises.


Le Québec comme complice

Au cœur de ce modèle, il y a une rencontre artistique qui lie les compagnies. Depuis dix ans, Christophe Garcia et Érika Tremblay-Roy écrivent à quatre mains : lui chorégraphie, elle écrit, et tous deux mettent en scène. Ce qui l’a séduit d’abord, c’est son écriture, « infiniment poétique », dotée d’« un rythme, une musicalité, une manière d’écrire très elliptique qui laisse de la place à autre chose que les mots ». Autrement dit : à la danse.


Leur complicité dépasse la salle de répétition. Tous deux sont profondément attachés à leur structure : La Parenthèse pour lui, Le Petit Théâtre de Sherbrooke pour elle, qu’elle dirige depuis un peu plus de dix ans. « On n’est pas juste des artistes indépendants, on est des directeurs artistiques avec une pensée complémentaire. » D’où une vraie réflexion commune sur la coopération : « Au-delà d’équilibrer un budget, , il y a : comment bosser ensemble, qui a les meilleures ressources. »


Et chaque fois, le même rituel. Au soir de la première, une pointe de tristesse. Puis, entre deux êtres pudiques, la question posée « avec beaucoup de timidité » : « On en refait pas un petit bientôt ? »



Le Québec comme terrain de jeu

Pour Va falloir toujours toujours, le duo est allé à la rencontre d’enfants des deux côtés de l’Atlantique. Premier constat : « Entrer dans une classe en France et entrer dans une classe au Québec, ce n’est absolument pas pareil. » Les différences se nichent dans les détails : le repas, longtemps moins ritualisé en famille au Québec qu’en France ; une éducation parfois plus stricte en France, et de nombreux sujets de sociétés, comme le multiculturel, l'immigration, l'homoparentalité... Tous ces sujets nourissent notre écriture. "C'est hyper enrichissant."


Le résultat séduit : le spectacle fonctionne « encore mieux en tout public qu’en scolaire » et rejoint jusqu’aux grands-parents. Mais la fierté de Christophe Garcia est plus secrète : la danse et le texte y sont si bien fondus que certain·es spectateur·ices lui confient : « Mais ça ne danse pas ! », alors que les interprètes ne cessent jamais d’être en mouvement . Ici, pas de « Maintenant, on danse! Et voici un solo ! ».


Le Québec comme horizon

Réussir crée ses propres défis. Le problème avec le rose tourne depuis 2018 et tournera encore l’an prochain. « Un très beau problème », dit Christophe Garcia, qui mobilise toute l’énergie de l’équipe de production. À sa sortie, Lettre pour Éléna tournait encore; il estime lui avoir retiré peut-être  une à deux années de vie en lançant “Le problème avec le rose” avec hâte. Pour Va falloir toujours toujours, Érika et Christophe ont donc attendu deux ans de plus. Il faut aussi faire de la place aux autres projets de la compagnie et à notre implication sur le territoire français. « C’est merveilleux de tourner à l’international, mais il y a aussi l’idée de prendre soin de notre écosystème local. »


Du côté européen de l’Atlantique, les budgets se resserrent pendant que, du côté québécois, le bassin de diffusion reste limité. Comment continuer à créer et à rencontrer les publics quand les moyens se font rares, quand les manières plébiscitées frappent un mur ? Là où certain·es y voient une impasse, Christophe Garcia y voit une invitation à revoir les modèles : « Je crois que c’est l’avenir, dit-il. Penser ensemble, penser avec des gens dont on est parfois, un peu plus éloigné. »


Avant tout, la clé d’une véritable réciprocité, pour Christophe Garcia, « doit partir de la question artistique. » Il a vu des coproductions naître par opportunité ou pour des raisons politiques. Celles qui durent naissent toujours d’artistes qui décident de créer ensemble, de se faire confiance.


Et des alliances basées sur une telle confiance, ça peut nous amener plus loin qu’on ne le croit. Quand Christophe Garcia quitte Cas Public, un jeune danseur qu’il ne connaît pas reprend ses rôles. Son nom : Mickaël Spinnhirny. Des années plus tard, Christophe l’entend parler de production et lui lance : « Nous, on a ça à l’international, est-ce que ça t’intéresserait ? » Depuis, la route se trace à deux. « Il y avait déjà des choses qui existaient sans qu’on le sache vraiment. »


Penser ensemble, décidément.



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