Diriger à plusieurs pour aller plus loin
En juin 2026, CAPAS et Avec Sheila ont réuni leurs forces pour fonder Maison Verso. Ce rapprochement prolongeait plusieurs années de collaboration. Il posait aussi une question très concrète : comment faire vivre ensemble des expertises, des responsabilités et des façons de travailler différentes ?

Nous avons choisi de diriger à trois : Sheila Skaiem, Lydie Revez et Mickaël Spinnhirny. Avant d’être un modèle de gouvernance, cette codirection est une rencontre : trois parcours, trois tempéraments, et l’envie de bâtir quelque chose qu’aucun·e de nous n’aurait pu bâtir seul·e. Ce choix découle d'une conviction simple : les artistes et organisations culturelles méritent d'être entouré·es, pas seulement servi·es. Maison Verso existe pour les accompagner sur toute la chaîne de leurs projets : production, diffusion, administration, communications, relations médias, gestion, stratégie, et, depuis peu, intelligence artificielle. Une quinzaine de personnes, environ 80 projets actifs, et pour chacun la même envie : que le projet que nous accompagnons trouve les conditions, les partenaires et le public qu'il mérite. Aucun parcours, aussi solide soit-il, ne couvre seul toute cette étendue. Croiser nos regards plutôt que concentrer toutes les réponses dans une seule tête, c'est notre façon d'être à la hauteur de ce que nos clients nous confient.
Six mois plus tard, nous avançons avec des ajustements, parfois des désaccords, et beaucoup de plaisir à penser ensemble. Une conviction s'est renforcée : diriger à plusieurs nous rend plus justes, et donc plus utiles.
Trois regards sur un même projet
Quand un projet arrive chez nous, nous le lisons rarement de la même façon. L'une regarde d'abord sa portée artistique et la manière de le faire rencontrer un public et des médias. Un autre pense à ses conditions de réalisation, à ses partenaires de diffusion. Une autre encore mesure son financement, ses contraintes administratives, ses risques. Ces lectures doivent se parler. C'est là que la codirection change quelque chose pour les artistes et les organismes qu'on accompagne. Une seule porte d'entrée, plusieurs expertises qui dialoguent dès le départ. Une possibilité qu'aucun·e de nous n'aurait vue seul·e apparaît plus vite. Une idée qui demande plus de temps ou de moyens se reconnaît plus tôt, avant de coûter cher à celles et ceux qui la portent. Et la continuité d'un dossier ne dépend plus de l'agenda d'une seule personne.
Diriger dans le contexte actuel
Le milieu culturel traverse une période exigeante. Le financement public reste sous tension, les coûts de production et de tournée augmentent, les équipes s'essoufflent, et les directions portent souvent seules des décisions de plus en plus lourdes. Les outils changent aussi rapidement et obligent chaque organisation à se demander ce qu'elle adopte, à quelles conditions et pour qui. Face à ces transformations, nous choisissons d'avancer ensemble. À trois, on lit l'actualité sous plusieurs angles, on traverse mieux les secousses et on garde de l'énergie pour ce qui nous a fait choisir ce métier : les artistes, les œuvres, les personnes qui les portent. Diriger à plusieurs, c'est se donner les moyens de rester audacieux·euses quand le contexte invite à la prudence.
Une charge qui se partage
La charge mentale d'une direction déborde largement une liste de tâches. Elle tient aux décisions à anticiper, aux risques à évaluer, aux questions qui nous suivent une fois la journée terminée. À trois, on peut exprimer un doute, soumettre une intuition, chercher une issue ensemble. Le partage n'efface ni la fatigue ni les responsabilités. Il demande d'accepter qu'une idée soit discutée, transformée, parfois abandonnée. De reconnaître la compétence de l'autre sans renoncer à son propre jugement. La confiance se construit aussi dans cette capacité à se dire les choses. Si notre codirection fonctionne, c’est d’abord parce que nous nous sommes choisi·es : aucune procédure, aussi bien pensée soit-elle, ne remplace ce choix mutuel.
Des opérations solides, une direction accessible
Stéphane Labbé, directeur des opérations, relie les orientations de la codirection aux réalités du travail. Il coordonne les priorités et fait remonter les enjeux qui demandent notre attention. Cette articulation nous permet de penser le développement de la maison tout en restant proches de l'équipe. Notre part du travail consiste à ne pas tout faire passer par lui. Clarifier les responsabilités, faire confiance à l'équipe et lui laisser une autonomie réelle, garder des liens directs avec chacun·e : c'est ainsi qu'on veut faire maison. Une organisation chaleureuse, pour nous, c'est un endroit où l'on peut poser une question, signaler une difficulté ou proposer une idée, et être entendu·e.
Décider ensemble sans être partout
Faire circuler l'information est l'un des apprentissages les plus riches de ces six mois. Une conversation à deux peut faire avancer un dossier sans que la troisième personne en connaisse les nouveaux paramètres. À l'inverse, vouloir tout partager en tout temps remplit les agendas et ralentit l'action. Nous apprenons donc à distinguer ce qui exige une décision commune, ce qui peut être confié à une personne et ce qui doit simplement être transmis.
La préparation de cet édito en donne un exemple. Mika en a proposé une première version à Sheila et Lydie. Lydie a relevé ce qui manquait : le contexte de la fusion, la distinction entre nos voix individuelles et le « nous », le risque de faire porter à Stéphane une responsabilité qui nous revient. Sheila a ensuite apporté un dernier regard : elle a souhaité que le texte fasse davantage sentir l'utilité concrète d'une direction à trois, pour les artistes et organisations culturelles comme pour le développement de la maison, et qu'il porte plus clairement les valeurs de Maison Verso. Chaque lecture a déplacé le texte. Une proposition portée par une personne est devenue une matière commune, sans que chaque phrase ait été écrite à trois. La révision peut être confiée ; la responsabilité de la parole publique reste partagée.
Il nous reste à préciser comment transmettre les arbitrages et qui tranche lorsqu'un désaccord persiste. On s'y emploie au quotidien, avec la certitude que ces ajustements nous rendent plus agiles, et plus libres.
Une pratique à construire
Nous ne sommes pas seul·es à explorer la direction partagée. À Montpellier, l'Agora, Cité internationale de la danse, est codirigée par Jann Gallois, Dominique Hervieu, Pierre Martinez et Hofesh Shechter. À Nantes, L'Avant Courrier, qui accompagne des artistes de cirque contemporain, fonctionne en direction collégiale. Leurs missions diffèrent des nôtres, mais elles montrent que plusieurs personnes peuvent porter un projet culturel et lui donner une direction lisible. Ces expériences nous rappellent qu’il n’existe pas une seule façon de diriger. Dans un milieu où tant de directions portent seules des responsabilités immenses, nous aimerions que d’autres osent aussi partager le pouvoir, la parole et la charge. Pas pour diluer la responsabilité, mais pour lui donner plus de souffle.
À Maison Verso, nous voulons relier création, production, diffusion, stratégie et communications sans perdre de vue les personnes qui rendent les projets possibles. La codirection nous ouvre davantage de perspectives, à condition d’évaluer honnêtement ce qu’elle facilite et ce qu’elle complique. Nous choisissons de poursuivre ce travail plutôt que de présenter une organisation parfaite. Six mois ne suffisent pas à déclarer un modèle abouti. Ils suffisent à vouloir le prolonger.
Sheila Skaiem, Lydie Revez et Mickaël Spinnhirny
Codirection générale et artistique de Maison Verso


