France : l’élan sous contrainte
Selon le Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles en France, 150 millions d'euros ont été retirés du budget de la création artistique au cours des deux dernières années. De ce montant, 30 millions se sont volatilisés pour le spectacle vivant en 2026; c’est la plus forte baisse de toute la mission Culture de l’Hexagone. Le soutien à l'emploi artistique, quant à lui, recule de 5 millions. Et pour une troisième année consécutive, une enquête de l'Association des professionnels de l'administration du spectacle a mesuré une diminution de 37 % de la diffusion des compagnies. C’est dans ce contexte de coupures et de réduction que nous avons mis pied, cet été, à Montpellier Danse, au Festival de Marseille et au Festival d'Avignon. À travers l’ambiance festive, les créations éclatantes et l’innovation artistique, le poids d’un financement en chute libre a promené un nuage sombre au-dessus d’une salle à l’autre. « Aurons-nous les moyens de continuer? » murmuraient plusieurs en coulisse. Si nous sommes revenus la tête légère d’inspiration, c’est surtout la lourdeur des chiffres qui nous a marqué, et que nous souhaitons décortiquer. Pour comprendre ce qui attend les compagnies, les lieux et la circulation des œuvres et savoir comment naviguer à travers cette tempête.
Ce que vivent les compagnies
Selon des données présentées à l'Assemblée nationale française, le secteur aurait perdu sur vingt ans entre 25 % et 50 % de ses moyens de production réels. La cause? Les budgets n’ont jamais été indexés à l'inflation. En janvier dernier, 13 organisations du spectacle vivant, réunies aux Biennales internationales du spectacle à Nantes, ont alerté le gouvernement sur un risque de chômage massif dans leurs structures dès cette année. Ce dernier est cependant déjà bien aux faits du glissement en cours : au Sénat, certain·es élu·es évoquent directement la possibilité qu'une compagnie sur cinq disparaisse dans les prochaines années si la tendance se maintient. L’heure est à l’inquiétude, à toutes les étapes de la culture.

Ce que vivent les lieux et les scènes nationales
Ce qui nous a le plus frappés dans les conversations avec nos collègues français·es, c'est que la crise touche maintenant les plus grandes structures qu'on pensait relativement protégées. 28 établissements, opéras, orchestres, centres dramatiques nationaux et scènes nationales (tous financés à plus de 1,7 million d'euros de subvention annuelle) ont appris cet été que l'État envisage de réduire leur financement de 10 à 12 % pour 2026. La décision arrive alors que la programmation de la saison 2026-2027 est déjà bouclée et annoncée, les contrats avec les artistes déjà signés, et une partie des dépenses déjà engagées. Alors que 50 % des crédits annuels de ces structures ont déjà été versés, 40 % de plus sont encore promis, et 10 % restent suspendus à une négociation avec le ministère du Budget devant se conclure d'ici au 31 décembre 2026. La question devient dont où et quand l’argent sera-t-il retiré. Et surtout quels spectacles et quel·les artistes verront leur projet sacrifié dans le processus. Devant ce retrait imprévu, certaines de ces maisons n'excluent plus de devoir déclencher une procédure d'alerte, la mesure prévue en cas de risque financier grave pour un organisme culturel public.
Ce que cela fait à la circulation des œuvres
Dès 2019, La Cour des comptes rapportait qu'un spectacle accueilli dans un centre dramatique national obtenait en moyenne 3,7 représentations, et seulement 2,3 dans une scène nationale. Déjà à l'époque, ces chiffres semblaient beaucoup trop bas pour amortir le coût d'une création ou justifier une tournée internationale. Rien n'indique que cette moyenne se soit améliorée depuis. Avec la pression budgétaire mise sur les salles et des compagnies en position de plus en plus fragile pour négocier, la tendance naturelle invite à imaginer des tournées plus courtes, des reports de dates, et des coproductions revues à la baisse. C’est exactement le genre de décisions qu'on a vu certains de nos partenaires français prendre à contrecœur cet été, les forçant parfois à annuler un engagement à seulement quelques semaines d’avis. À travers son plan « Mieux produire, mieux diffuser » (principale réponse structurelle), le ministère tente de calmer le jeu, prenant l’inflation en compte cette fois : 9 millions d'euros ont été dédiés à cette mesure en 2024, 12 millions en 2025, 15 millions annoncés pour 2026. Cette aide, bien que salutaire, reste très en dessous de l'échelle du problème : 15 millions de renfort face à 150 millions retirés du budget de la création en deux ans, l'écart parle de lui-même.
Ce qui se dessine
Par-dessus les spectacles au Palais des Papes ou à l’Opéra Berli, c'est l'image d'un secteur à deux vitesses qui s’est formé sous nos yeux. D'un côté, une poignée de grandes institutions, suffisamment visibles pour négocier publiquement avec l'État, mais qui découvrent que même leur statut ne les met plus à l'abri d'une coupe rétroactive. De l'autre, la masse des compagnies et lieux de diffusion, sans réel emprise sur les décisions, qui absorbent les baisses en réduisant leur programmation. Le baromètre 2025 de l'Observatoire des politiques culturelles va dans le même sens : le nombre de collectivités territoriales en France déclarant une diminution de leurs partenariats avec l'État ou avec d'autres paliers publics a doublé en un an. Le modèle de cofinancement croisé État-collectivités, qui soutient une bonne partie de la diffusion française depuis des décennies, montre des signes réels d'essoufflement.
Rien de tout cela ne veut dire que la scène française s'arrête. Elle reste, de très loin, l'une des plus denses et des plus vivantes au monde. Mais elle avance désormais sous contrainte, et cette contrainte redessine peu à peu qui peut se permettre de créer, de tourner, et de prendre des risques artistiques. Et si la culture française montre des signes d’affaiblissement, quelle tendance cela dessine-t-il pour l’ensemble de la communauté internationale?
De retour au Québec, cette situation nous appelle à la résilience, la solidarité et la vigilance. Le modèle de circulation d’œuvres d’un côté à l’autre de l’Atlantique, déjà en grands changements depuis 2020, risque de se retrouver au cœur d’une nouvelle reconfiguration où l’envergure et la portée des tournées sera mise à rude épreuve. Faire rayonner des spectacles québécois en sol français demandera de bien naviguer à travers les robinets qui se referment. Nous avons cependant l’opportunité de positionner le Québec comme terre d’accueil pour les compagnies françaises, facilitant ainsi les échanges culturels et solidifiant nos liens à long terme. Il faut cependant garder l’œil ouvert afin que la culture conserve ses acquis ici et continue de faire son chemin auprès des gouvernements québécois : avec les gains du Front commun pour les arts, l’espoir reste fort pour l’avenir, mais la situation en France nous confirme que rien n’est acquis. Restons lucides face à la réalité de la culture dans le monde d’aujourd’hui, et souhaitons le retour d’un été plus clément, sans feux réels ou financiers, pour menacer l’élan de l’écosystème culturel francophone.

